Le Père Cyrille (ARGENTI) (1919-1994)


 

Né en 1919, d'origine grecque, le Père CYRILLE (Argenti) fut moine et prêtre à Marseille pendant plus de 40 ans. Il a fondé la paroisse francophone Saint-Irénée et participé au dialogue oecuménique ainsi qu'à de nombreuses actions en faveur des plus pauvres. Il a également été un membre actif de l'ACAT (Association des Chrétiens pour l'Abolition de la Torture) et de la Fraternité orthodoxe en Europe Occidentale. Père Cyrille s'est endormi dans le Seigneur le 21 novembre 1994.

Le parrain de la paroisse fut M. Alexandre YAKIMANSKY (1890-1993).


Père Cyrille ARGENTI † et Alexandre YAKIMANSKY †


Cyrille Argenti naquit en 1919 à Marseille, dans une famille de la bourgeoisie grecque. Baptisé dès sa naissance, il ne grandit toutefois pas dans un milieu pratiquant. C’est sa grand-mère qui, fidèlement, l’emmenait communier une fois par an, durant la Semaine sainte. Il reçut de sa mère une éducation solide, qu’il admirera toute sa vie, mais c’est sa gouvernante, catholique fervente, qui lui transmit ses premières prières : le Notre Père et la Salutation angélique, récitées chaque matin et chaque soir.

 

À l’âge d’environ dix-huit ans, il fut confronté à une crise familiale grave, où la pression sociale et familiale le poussait dans une direction contraire à ce qu’il pressentait intérieurement. Il se rendit alors dans une église pour prier et demander que sa décision soit conforme à la volonté de Dieu. Le choix qui s’imposa à lui allait à l’encontre des attentes de son entourage, mais les événements se dénouèrent d’une manière qu’il ne put que reconnaître comme providentielle. Il vécut cette expérience avec une intensité spirituelle profonde : ce fut pour lui une première rencontre décisive avec Dieu.

 

Vers dix-neuf ans, il fut sollicité pour lire à des plus jeunes le récit évangélique de la Résurrection. En proclamant le passage de Jean relatant la course de Pierre et du disciple bien-aimé vers le tombeau, il fut frappé par l’évidence du témoignage : ce texte portait la marque d’un témoin oculaire. À cet instant, la Résurrection du Christ lui apparut comme une réalité concrète et vivante. Cette découverte le marqua pour toute son existence.

 

Durant la Seconde Guerre mondiale, après l’occupation de Marseille par les forces allemandes en 1942, Cyrille Argenti s’engagea activement dans le sauvetage de dizaines de Juifs. Pour cet engagement courageux, il reçut en 1990 la distinction de « Juste parmi les nations », décernée par Yad Vashem. Arrêté par la Gestapo en 1944, il échappa à l’exécution dans des circonstances si invraisemblables qu’il ne put y voir qu’une intervention directe de Dieu. Cette épreuve fut pour lui une troisième rencontre, décisive, avec le Dieu vivant.

 

Avant la guerre, il avait étudié la philosophie à Aix-en-Provence et à Oxford. Après la Libération, il poursuivit des études de théologie à Athènes. Il passa ensuite cinq mois dans un monastère de l’île de Paros afin d’apprendre à célébrer la Divine Liturgie. C’est là qu’il comprit aussi l’essentiel de la vocation monastique : être seul avec Dieu. Il gardera toute sa vie la conviction qu’aux moments décisifs de l’existence, chacun se tient seul devant Dieu. Tout au long de son apostolat, il demeura ainsi un véritable « moine dans la ville », à l’image de mère Marie Skobtsov et du père Lev Gillet.

 

Ordonné prêtre en 1950, il fut nommé vicaire de la paroisse grecque de Marseille, où il exerça son ministère jusqu’en 1962. Il se consacra particulièrement aux enfants, aux jeunes et aux personnes âgées, suivant le conseil d’un vieux prêtre catholique. Pauvre, au regard clair et toujours souriant, sa spiritualité se résumait dans l’amour du Christ et l’intégration au Christ. Lors des rassemblements de jeunes, il aimait proclamer d’une voix forte la Prière sacerdotale de Jésus, tirée de l’Évangile selon saint Jean. Avec ses propres biens, il fonda le Nid Saint-Georges, destiné à soutenir spirituellement et socialement les personnes vivant dans la précarité. Il y sera d’ailleurs enterré, dans le jardin même de cette maison.

 

En 1962, une grave maladie — un rhumatisme articulaire aigu — le laissa totalement paralysé. Il passa six mois à l’hôpital, suivis de six mois de convalescence. Après cette épreuve, il se tourna davantage vers les conférences et les causeries, approfondissant une réflexion théologique centrée sur trois axes majeurs : la Sainte Trinité comme Dieu-amour, le sens et la structure de la liturgie, et la conciliarité dans l’Église.

 

En 1964, il reçut l’autorisation de célébrer pour la première fois la Divine Liturgie en français, initiative audacieuse à une époque où cela paraissait presque inconcevable. Il contribua ainsi à libérer la communauté liturgique de son enfermement ethnique, ouvrant la voie à une véritable catholicité orthodoxe.

 

Durant la dictature des colonels en Grèce (1967-1974), il s’engagea résolument pour l’indépendance de l’Église face au pouvoir civil. Son franc-parler le mit en conflit avec le consulat de Grèce et une partie de l’épiscopat. Le métropolite Mélétios l’éloigna alors temporairement de Marseille afin de le protéger, sans pour autant réduire sa liberté de parole.

 

À partir de 1978, débuta à Marseille la construction de l’église Saint-Irénée, paroisse de langue française fondée par le Père Cyrille. Une salle de réunion y fut adjointe, permettant l’émergence d’une communauté rassemblant des fidèles de nationalités diverses. Cette salle devint une image concrète du Royaume : un lieu où des hommes et des femmes de toutes origines pouvaient se reconnaître comme membres d’une même famille en Christ. Pour que chacun s’y sente pleinement chez soi, les icônes de l’iconostase furent confiées à des iconographes grecs, tandis que les fresques murales furent réalisées par des Russes.

 

Pasteur attentif et profondément dévoué, le Père Cyrille chercha toujours à encourager ses paroissiens et ses auditeurs à vivre leur foi au cœur de l’existence quotidienne. Ses nombreux écrits poursuivent le même objectif : rendre accessibles à tous les richesses de la foi, de la théologie et de la liturgie orthodoxes. L’inculturation de l’orthodoxie dans le contexte français fut l’une de ses grandes préoccupations. Il s’investit notamment dans la Catéchèse orthodoxe, en particulier dans l’ouvrage Dieu est vivant (Cerf, 1979), dont il fut le principal artisan.

 

Il contribua également à la fondation de mouvements pan-orthodoxes, tels que la Jeunesse orthodoxe du Midi et la Fraternité orthodoxe en Europe occidentale. Engagé de manière constante dans le dialogue avec les catholiques et les protestants, aux niveaux local, national et international, il joua un rôle significatif au sein du Conseil œcuménique des Églises. Il participa aussi activement à la radio chrétienne Dialogue à Marseille, à la Cimade et à l’ACAT.

 

Pour le Père Cyrille, chaque fidèle est responsable de vivre concrètement les sacrements reçus dans l’Église. L’infidélité à ces sacrements conduit à l’effacement même de l’Église : « Souviens-toi d’où tu es tombé ; repens-toi et accomplis les œuvres d’autrefois… sinon j’ôterai ton chandelier de sa place » (Ap 2,5). Il affirmait ne jamais avoir fini de devenir orthodoxe ; rien n’était jamais acquis. Jusqu’au bout, il continua de scruter le sens profond de l’Écriture et de la liturgie. Quelques jours avant d’entrer dans le coma, il dicta encore ces mots : l’événement essentiel de l’existence humaine est la rencontre du Christ face à face.

 

Olivier Clément disait de lui qu’il était « un prêtre totalement au service de l’Église, ouvert et plein de joie, chaleureux envers tous », « un homme évangélique », « un apôtre de la philoxénia », vivant pauvre parmi les pauvres, toujours disponible, parcourant routes et nuits sans repos, le corps épuisé mais l’âme paisible, le regard clair et le sourire intact. Il voyait en lui un mystique, à la spiritualité sans mièvrerie ni piétisme, parce qu’elle était amour du Christ, intégration au Christ, imitation du Christ.

 

Le Père Cyrille Argenti s’endormit dans cette espérance et cette assurance le 21 novembre 1994, à l’hôpital Antoine-Béclère de Clamart.