Parcourons les Evangiles (9) : « Venez, suis-moi ! »

 

Nous cheminerons aujourd’hui aux côtés de Jésus, qui, comme l’écrit l’Evangéliste Marc dans son premier chapitre, commence son ministère chez lui, en Galilée, en marchant le long de la mer de Galilée, aussi appelée lac de Tibériade ou de Génésareth, du nom de villes qui la bordaient. Jésus, après son baptême par Jean, était revenu dans son pays et s’était installé dans la petite ville de Capharnaüm, sur les rives de la mer de Galilée. Il chemine le long de cette mer intérieure, seul, car il n’a pas encore de disciples, bien qu’ayant déjà commencé, selon le récit de Marc, à prêcher l’évangile de Dieu, la bonne nouvelle de l’approche, avec lui, du Royaume de Dieu. La mer de Galilée, dont il sera beaucoup question dans la suite des Evangiles, compte de nombreux pêcheurs, et l’on peut certainement penser que c’était, à côté de l’agriculture, une activité essentielle des habitants de la région. Ecoutons Marc (1, 16-18) :

 

«Comme il cheminait le long de la mer de Galilée, il vit Simon et André, frère de Simon, qui pêchaient au filet dans la mer, car ils étaient pêcheurs, et Jésus leur dit : « Venez, suivez-moi, et je vous ferai pêcheurs d’hommes. » Aussitôt ils quittèrent leurs filets, et le suivirent. 

 

La concision de l’expression est l’une des caractéristiques remarquables de l’Evangéliste Marc, mais la simplicité de la scène décrite reflète aussi très vraisemblablement la simplicité et le caractère direct de l’appel de Jésus. Il dit aux deux hommes : « venez, suivez-moi. » Il n’envisage pas même de réponse de la part de ceux qu’il a appelés. C’est une exhortation à l’action, en deux temps. Il s’agit d’abord pour eux de venir en laissant leur activité et leur outil de travail, puisqu’ils étaient sur l’eau pêchant au filet ; puis dans un second temps, l’injonction « suivez-moi », qui indique clairement qu’ils devront rompre avec tout pour suivre cet homme qui les a appelés. Jésus appelle à le suivre, sans transition, sans possibilité de refuser, de tergiverser. Il précise cependant que c’est lui qui dorénavant définira leur activité : « Je vous ferai pêcheurs d’hommes ». Ces hommes frustres savaient ce qu’était le métier de pêcheur, c’était leur vie, la mer de Galilée était le lieu où ils passaient leurs journées et parfois leurs nuits, et quand ils avaient fini de pêcher, avec ou sans succès, ils rangeaient leurs filets, les reprisaient pour la pêche du lendemain. Mais devenir pêcheurs d’hommes, ce que cet homme leur proposait en disant qu’il les ferait « pêcheurs d’hommes », qu’est-ce que cela pouvait signifier pour eux ? Rien, certainement, mais la question n’était pas de savoir s’ils étaient ou non d’accord avec cette proposition, c’est pourquoi aussi l’appel de Jésus n’a pas besoin d’être accompagné d’explications ni de justifications. Ce qui importe, c’est la réponse immédiate, en acte. C’est Jésus qui appelle, avec l’autorité qui lui a été conférée, qui n’est pas visible, mais qui rayonne de sa personne. C’est l’appel de Dieu, qui n’est pas une demande d’adhésion à une philosophie ou à une doctrine. Cet appel est absolu, il exige un acte, non une réponse. Ces hommes n’hésitent pas, et sans rien dire, ils quittent aussitôt leurs filets, et le suivent. Le premier pas consiste pour eux à se séparer de leurs attaches terrestres immédiates : leurs filets. Il n’était pas évident pour ces hommes simples, d’abandonner sur place, sans aucune autre forme de procès, leurs outils de travail, ce qui faisait leur vie, celle de leurs familles, depuis des générations. Et pourtant, ils le font, sans rien objecter, car on ne peut suivre Jésus sans se séparer de ce qui faisait les liens anciens.

 

Quelques versets plus loin, Jésus renouvelle son appel, en direction cette fois des fils de Zébédée, Jacques et Jean :

 

Etant allé un peu plus loin, il vit Jacques, fils de Zébédée, et Jean, son frère, qui raccommodaient leurs filets dans leur barque. Il les appela aussitôt ; et eux, laissant Zébédée, leur père, dans la barque avec les ouvriers, le suivirent. 

 

Les deux épisodes ont strictement la même structure, et diffèrent cependant par certains points. D’une part, Jacques et Jean sont présentés comme les fils de Zébédée, ce qui laisse entendre que nous nous trouvons en terrain connu, car s’ils sont dits fils de Zébédée, c’est que Zébédée était parmi les pêcheurs du lac un personnage connu. Il n’était d’ailleurs pas parmi les plus pauvres, puisqu’il avait des ouvriers. Il était ‘patron-pêcheur’. L’autre indication supplémentaire, c’est qu’ils ne laissent pas seulement leur barque et leurs filets, mais aussi leur père. Ils se détachent non seulement des liens professionnels et sociaux, mais aussi familiaux, annonçant ce que Jésus proclamera un peu plus loin à propos de ceux qui le suivent (Marc 10, 29,30) :

 

« Personne ne quittera, pour moi et pour l’évangile, maison, ou frères, ou sœurs, ou mère, ou père, ou enfants, ou terres, qu’il ne reçoive au centuple, dans le temps présent, des maisons, des frères, des sœurs, des mères, des enfants et des terres, au milieu même des persécutions, et dans le siècle à venir, la vie éternelle. »

 

Matthieu reprend quasiment mot à mot dans son quatrième chapitre le récit de Marc. Luc, l’autre évangéliste « synoptique », commence par relater les premiers enseignements de Jésus en Galilée, et ses premières guérisons, avant d’en venir à l’appel par Jésus de ses premiers disciples. La scène se déroule différemment, ce qui montre bien qu’à partir d’un matériau de base commun, ici l’appel de Jésus et la réponse des appelés, les évangélistes organisent leur récit de façon autonome. Chez Luc aussi, il est question de Simon, mais non d’André, et aussi de Jacques et Jean, les fils de Zébédée. Mais surtout, il associe à l’appel des premiers disciples le récit de la première pêche miraculeuse. Ecoutons le récit de Luc (5, 1-11) :

 

Un jour que Jésus, pressé par la foule qui voulait entendre la parole de Dieu, était acculé vers le lac de Génézareth, il vit deux barques qui stationnaient près du rivage. Les pêcheurs, après en être descendus, avaient nettoyé leurs filets. Il entra dans l’une de ces barques, qui appartenait à Simon, et le pria de s’éloigner un peu de terre ; puis s’étant assis, il enseigna la foule de dessus la barque.

 

Quand il eut cessé de parler, il dit à Simon : « Avance en pleine eau, et vous jetterez vos filets pour pêcher. » Simon lui répondit : « Maître, nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre, mais sur ta parole, nous jetterons le filet. » Et l’ayant jeté, ils prirent une si grande quantité de poissons, que leur filet se rompait. Ils firent donc signe à leurs compagnons, qui étaient dans l’autre barque, de venir les aider. Ils vinrent et remplirent les deux barques au point qu’elles s’enfonçaient. A cette vue, Pierre tomba aux genoux de Jésus, et lui dit : « Eloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis pêcheur. » Il était en effet stupéfié, aussi bien que tous ceux qui étaient avec lui, de la quantité de poissons qu’ils avaient prise. Il en était de même de Jacques et de Jean, les fils de Zébédée, qui étaient associés à Simon. Alors Jésus dit à Simon : « Ne crains point, désormais, tu seras pêcheur d’hommes. » Et eux, ayant ramené leurs barques à terre, quittèrent tout, et le suivirent.

 

Ce récit de l’appel chez Luc n’a pas la force percutante du récit de Marc, parce qu’il lie l’appel des disciples et leur réponse à l’événement miraculeux de la pêche. C’est après avoir assisté à ce qu’ils considèrent comme un événement surnaturel, provoqué par l’intervention de Jésus, que Pierre se jette à ses pieds, pénétré de crainte et du sentiment de son indignité.

 

Cette diversité fait aussi la richesse des récits évangéliques. Un même événement peut être décrit avec des variantes, et ces variations en soulignent les diverses facettes, en incitant et en aidant le lecteur à réfléchir. Nous laisserons de côté le récit de Jean, le quatrième évangéliste, qui ne diffère pas sur le fond, mais assez nettement dans la présentation.

Il y a d’autres récits concernant l’appel d’autres disciples dans les Evangiles. Nous nous pencherons dans la prochaine émission sur l’appel de Matthieu / Lévi, et nous verrons aussi, un peu plus tard, comment d’autres que les premiers appelés, répondent différemment à l’appel qui leur est lancé par Jésus.