Parcourons les Evangiles (10) : Matthieu / Lévi et les gens de ‘mauvaise vie’

 

La semaine dernière, nous avons entendu les récits de l’appel des premiers disciples par Jésus, des frères Simon et André, et des fils de Zébédée, Jacques et Jean, tous les quatre pêcheurs de la mer de Galilée. Aujourd’hui, nous allons nous pencher sur un disciple et apôtre dont l’appel, ou la vocation, selon l’expression que l’on rencontre aussi fréquemment, revêt une signification tout à fait particulière, étant donnée la fonction sociale qui était la sienne. Il s’agit de Mathieu, ou Lévi, comme il est nommé chez l’Evangéliste Luc. Attention aux risques de confusion dans les noms: l’apôtre Lévi / Matthieu est différent de l’Evangéliste du même nom, qui vécut plus tard et ne fut pas un témoin oculaire des événements qu’il relate dans son évangile, pas plus d’ailleurs que les Evangélistes connus sous les noms de Marc et Luc ne furent des témoins des faits qu’ils relatent. Les noms donnés aux Evangiles, qui ressemblent à des noms d’auteurs, sont apparus beaucoup plus tard, au second siècle seulement. En ce qui concerne Jean, on a pendant longtemps confondu en une seule personne l’Apôtre et l’Evangéliste du même nom, mais il semble établi qu’il s’agit de deux personnes différentes.

 

Mais revenons à notre personnage Lévi/Matthieu, que Marc fait apparaître dès son chapitre 2, alors que Jésus, qui sillonne la Galilée en prêchant dans les synagogues et guérissant des malades, est revenu dans sa ville de Capharnaüm. Ecoutons Marc (2, 14) :

 

Jésus sortit de nouveau pour aller au bord de la mer ; tout le peuple venait vers lui, et il l’enseignait. En passant, il vit Lévi qui était assis au bureau des péages, et il lui dit : « « Suis-moi. » Celui-ci se leva et le suivit. »

 

Ce court passage, contient tous les éléments clefs de l’appel des pêcheurs : Jésus aperçoit en passant un ou plusieurs hommes, il lui ou leur dit « Viens, suis-moi », et ceux-ci, sans rien dire, quittent le lieu où ils se trouvaient, laissent leur activité et leurs outils, et le suivent. Le récit de l’Evangéliste Matthieu reprend mot à mot celui de Marc. Nous examinerons les ajouts introduits par Luc, toujours un peu plus prolixe que Marc et Matthieu. Mais revenons d’abord à ce qui distingue, comme nous l’avons laissé entendre, la personne de Matthieu/Lévi des autres appelés. Les deux Evangélistes précisent qu’il était assis au bureau des péages. Il s’agit d’une sorte de bureau des douanes, comme il y en avait encore au dix-neuvième siècle à l’entrée des villes françaises, et où des droits devaient être acquittés sur les marchandises transportées. Mais la Palestine était occupée à l’époque de Jésus par les Romains, et l’argent perçu par les douaniers allait dans les caisses de l’occupant. C’est dire que les agents du fisc étaient à double titre mal vus par la population locale, comme percepteurs des impôts, et comme collaborateurs de l’occupant. C’est donc l’un de ces hommes que Jésus, comme par hasard, ‘en passant’, appelle pour qu’il le suive.

 

Le célèbre tableau du Caravage, ‘la vocation de Saint Matthieu’, peint vers 1600, qui se trouve à Rome, dans une chapelle latérale de l’église Saint-Louis des Français, traduit bien l’aspect surprenant, voire choquant ou provocateur de cet appel. Le tableau est de grandes dimensions, plus de trois mètres sur trois. On y voit cinq hommes autour d’une table, en costumes du seizième siècle, dans des positions variées, à demi assis, à demi debout, qui témoignent d’une certaine agitation au moins intérieure. A droite du tableau, debout, mais le corps lancé en avant, dans un mouvement dirigé vers le groupe, un homme, Jésus, pointe de son index droit, le bras tendu, en direction d’un des hommes assis. La lumière éclaire la main de Jésus, dont le visage est à demi dans l’ombre. L’un des hommes assis, Matthieu, dont une partie du visage est éclairée, son front, ses yeux et son nez, avec un regard qui exprime de l’étonnement, pointe de sa main gauche, l’index tendu, en pleine lumière, vers sa poitrine, semblant demander : « est-ce bien moi à qui tu t’adresses ? »

 

Toute la signification de l’appel de Jésus à Lévi/Matthieu est contenue dans ce geste et l’étonnement qui se lit sur le visage de cet homme. Laissons de côté les réflexions rationnelles qui pourraient nous venir à l’esprit, telles que : Comment cet homme pouvait-il savoir que c’était le Christ, Dieu venu sur terre, qui l’appelait ?  Jésus ne se distinguait très certainement en rien des Galiléens qui vaquaient à leur ouvrage dans la ville de Capharnaüm au bord du lac de Génésareth. La reconnaissance de la divinité de Jésus est d’ailleurs une des questions fondamentales posées par les récits évangéliques. Ce n’est pas cette question que Matthieu se posait, mais : Est-ce bien moi, doublement pécheur, faisant partie des rejetés de la société palestinienne, qui suis appelé ? Il ne fait aucun doute que c’était bien lui, malgré son indignité, que Jésus avait choisi, comme s’il l’avait cherché, car la précision du texte, « Jésus, ayant vu en passant un homme au bureau des péages » montre que si c’est de façon fortuite que Jésus aperçoit cet homme, c’est cependant lui qu’il décide d’appeler.

 

Luc, toujours plus soucieux de détails que Marc notamment, précise d’emblée que Lévi était un publicain, c’est-à-dire un percepteur, un receveur des impôts, caste honnie de la population  (Luc 5, 27-28) :

 

Après cela, Jésus étant sorti, remarqua un publicain nommé Lévi, qui était assis au bureau des péages, et lui dit : « Suis-moi. » Et lui, quittant tout, se leva et le suivit.

 

Chez les trois évangélistes, le passage qui suit et qui leur est, à peu de choses près, commun, montre bien que le choix de Jésus n’était pas fortuit, et qu’il voulait précisément montrer par là que Dieu ne fait pas de distinction entre les personnes, et que le Christ est venu pour sauver tous les hommes, même si la démarche de Jésus ne pouvait que susciter l’incompréhension de la majorité des assistants. Juste après l’appel de Matthieu, il est question d’un repas ; pour Marc, et Matthieu, c’est Jésus qui donne ce repas dans sa maison (Marc 2,15) :

 

Jésus était à table dans sa maison, et plusieurs publicains et gens de mauvaise vie – car il y en avait beaucoup à Capharnaüm, et ils suivaient Jésus – se trouvaient à table avec lui et avec ses disciples.

 

Cette phrase anodine en apparence, et surtout l’incise concernant les gens de mauvaise vie, marquée graphiquement par des tirets, est une véritable bombe, car c’est exactement cet état de fait qui va déchaîner contre Jésus la haine des bien-pensants et du groupe de religieux rigoristes qu’étaient les pharisiens. Il y a un amalgame entre les réprouvés sociaux pour leur activité honnie d’exploiteurs du peuple et de collaborateurs avec l’occupant, et les réprouvés par la morale, les gens de mauvaise vie, entendons les prostituées et leur accompagnement. Ils sont à la table de Jésus, ils mangent avec lui et avec ses disciples, et cette promiscuité n’a rien d’anodin. Le symbole du repas est très fort dans toute l’Ecriture, et il jouera un rôle de premier plan dans les Evangiles, puisque le royaume de Dieu est comparé à un diner avec le Roi, et que c’est au cours du dernier repas, le jeudi Saint, que le Christ instituera le mystère de l’eucharistie.

 

Luc va encore plus loin que les Evangélistes Marc et Matthieu. Dans son récit, c’est Lévi lui-même, le nouvel appelé, qui donne un grand repas (Luc 5, 27) :

 

Lévi lui donna un grand repas dans sa maison, et il y avait une troupe nombreuse de publicains et d’autres gens qui étaient à table avec eux. Les pharisiens et les scribes du lieu s’en plaignaient à ses disciples, disant : « Pourquoi mangez-vous et buvez-vous avec les publicains et les gens de mauvaise vie ? »

 

La réponse de Jésus ne se fait pas attendre :

 

Ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin du médecin, mais ceux qui se portent mal.

Mais ce n’est pas cette réponse qui calmera l’animosité des habitants de Capharnaüm envers Jésus, pour lesquels, et sa personne et son enseignement, resteront un sujet de scandale.