Parcourons les Evagiles (2) : Les Justes

Nous avons choisi pour ce premier parcours à travers les Evangiles, de nous pencher sur les personnes qui annoncent la venue du Messie attendu par le peuple juif, selon la promesse qui lui a été faite par Dieu. Ces justes devant Dieu assurent une transition entre l’ancienne Alliance, la promesse faite par Dieu à Abraham, et la nouvelle Alliance, qui va être scellée par la venue de Jésus-Christ, Fils de Dieu. Nous trouvons ces récits dans le premier chapitre de l’Evangile selon saint Luc.

 

Zacharie et Elisabeth

 

Les premiers versets du premier chapitre de l’Evangile de Luc présentent Zacharie et sa femme Elisabeth; ce sont les futurs parents de Jean-Baptiste, qui va donner le baptême du pardon des péchés sur les bords du Jourdain, et aussi baptiser Jésus, quand celui-ci se présentera à lui :

 

Il y avait du temps d’Hérode, roi de Judée, un sacrificateur nommé Zacharie, et sa femme se nommait Elisabeth. Ils étaient tous les deux justes devant Dieu, et observaient tous les commandements et ordonnances du Seigneur. Ils n’avaient pas d’enfants, parce qu’Elisabeth était stérile ; ils étaient l’un et l’autre avancés en âge. »(Luc,1,5-7)

 

C’est parce qu’ils observent les commandements et ordonnances du Seigneur que Zacharie et Elisabeth sont dits dans l’Ecriture ‘justes devant Dieu’, et c’est sa qualité de « juste » qui permet à Zacharie d’entendre la voix du Saint-Esprit, parlant par la bouche de l’ange Gabriel. Il lui apparaît alors que Zacharie est dans le sanctuaire en train d’exécuter les tâches qui lui reviennent par son ministère. L’ange Gabriel lui annonce que sa femme, la stérile, lui donnera un fils, qu’il appellera Jean et qui sera pour lui un « sujet de joie et d’allégresse, et beaucoup de gens se réjouiront de sa naissance. » Dieu, dans son projet de salut, se penche sur Elisabeth, comme il s’était penché sur Sarah, l’épouse d’Abraham, âgée et ayant dépassé l’âge d’enfanter, pour écrire un nouveau chapitre de sa relation avec les hommes. Avec elle, qui allait mettre au monde Isaac, c’était la première Alliance qui prenait chair, avec Elisabeth, qui allait enfanter Jean, le Précurseur, c’est l’Incarnation qui était mise en route, puisque Jean, le plus grand et le dernier des prophètes, allait annoncer aux hommes la venue parmi eux de Dieu fait chair.

 

Mais Zacharie, profondément étonné par cette annonce, répond à l’ange : « A quoi reconnaîtrai-je la vérité de ce que tu m’annonces ? car je suis vieux, et ma femme est déjà avancée en âge ». Zacharie est alors frappé de mutisme jusqu’à la réalisation de cette promesse, parce qu’il a mis en doute la possibilité même de sa réalisation, étant donné son âge, ainsi que celui d’Elisabeth, et la stérilité de celle-ci.

 

Le jour de la délivrance d’Elisabeth arrivé, Zacharie, toujours muet, écrit sur une tablette le nom de Jean, puis, rempli du Saint-Esprit, il recouvre l’usage de la parole pour chanter et prophétiser en ces termes :

 

« Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, de ce qu’il a visité et racheté son peuple. Il nous a suscité une puissance libératrice dans la maison de David, son serviteur, selon qu’il en avait parlé par la bouche de ses saints prophètes des temps anciens, une Puissance qui nous délivrera de nos ennemis et des mains de tous ceux qui nous haïssent. Il a voulu faire miséricorde à nos pères, et il s’est souvenu de sa sainte alliance, selon la promesse qu’il avait faite par serment à Abraham, notre père, de nous donner, lorsque nous serions délivrés des mains de nos ennemis, de le servir sans crainte, en pratiquant sous son regard la sainteté et la justice tous les jours de notre vie. Et toi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut ; car tu marcheras devant la face du Seigneur, pour préparer ses voies, afin qu’il donne à son peuple la connaissance du salut par le pardon de ses péchés. »(Luc 1, 68-67)

 

Ce chant de Zacharie résume tout le plan de salut de Dieu pour les hommes, en montrant la continuité entre la promesse faite à Abraham et l’Incarnation qui est sur le point de se réaliser. En effet, avant même la naissance de Jean, Marie avait rendu visite à sa cousine Elisabeth, c’est la scène de la ‘Visitation’, alors qu’elle avait reçu elle-même la visite de Gabriel et l’annonce qui lui avait été faite. Les deux ‘annonciations’ sont étroitement enchevêtrées, dans le souci de l’évangéliste d’ancrer la naissance à venir du Messie dans la suite des promesses faites par Dieu à son peuple, à charge aux membres de ce peuple de pratiquer la sainteté et la justice tous les jours de leur vie, comme Zacharie et Elisabeth, comme la jeune fille Marie, dont nous parlerons dans notre prochaine émission, comme Joseph, qui donne à Jésus son identité sociale.

 

Dieu se sert pour son plan de salut des justes qui mènent une vie cachée, loin des centres de pouvoir religieux ou politique. Il va les chercher au fond des villages de Galilée ou dans ses sanctuaires, ils ont avec lui une relation particulière, car ils sont porteurs de l’Esprit Saint par leur vie et leur sainteté. Rien alors n’est impossible à Dieu, et la femme stérile, comme la vierge, vont enfanter, l’une celui qui va préparer la voie du Sauveur des hommes, la seconde le Sauveur lui-même.

 

Luc, après le récit de la Nativité, s’attache à montrer comment les premiers temps de la vie de ‘l’enfant’ se déroulent selon les prescriptions de la loi mosaïque, qui comprend la circoncision le huitième jour et la présentation au temple, le jour de la purification de la mère et de l’enfant. C’est cette présentation que l’Eglise fête sous le nom de ‘la Sainte Rencontre’, entendons la rencontre de l’enfant Jésus, Christ-Dieu, avec son ‘peuple’, représenté ici par le vieillard Syméon et la prophétesse Anne. Comme Zacharie, Syméon est présenté comme un homme juste et pieux :

 

Il y avait à Jérusalem un homme juste et pieux, nommé Syméon, qui vivait dans l’attente de la consolation d’Israël ; et le Saint-Esprit reposait sur lui. (Lc 2, 25-26)

 

Syméon et Anne

 

Syméon et la prophétesse Anne, qui vivait depuis plus de quarante ans dans le temple, où elle servait Dieu jour et nuit, comme Zacharie et Elisabeth, sont des justes, vivant dans l’attente de la réalisation de la promesse de Dieu à son peuple, l’envoi d’un libérateur. L’attente messianique du libérateur était particulièrement développée en Palestine parmi les juifs de l’époque de la naissance du Christ, pour lesquels elle revêtait une signification politique et nationale, puisque la Palestine vivait sous un statut d’occupation, et que les chefs politiques exerçaient leur pouvoir sous le contrôle de l’occupant romain. L’épisode de l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, monté sur un âne ou un mulet, animal humble mais aussi royal, montre bien le degré d’attente du Messie sauveur d’Israël qui existait dans le peuple. Mais ce n’est pas ce type d’attente que Syméon et Anne, la prophétesse, portaient dans leur cœur. Présentés comme des personnes justes et pieuses, vivant en retrait, attendant dans leur coeur le libérateur, non du joug romain, mais de l’esclavage du péché, et qui marquerait le retour du peuple d’Israël à Dieu. C’est pourquoi Luc précise bien que le Saint-Esprit reposait sur lui, comme sur Zacharie, comme sur Marie. Par l’intermédiaire de ces justes hommes et femmes, le Saint-Esprit peut agir dans le monde, le dessein de Dieu peut s’accomplir. Là réside un message fort de cet évangéliste, qui rejoint la Tradition des livres de l’Ancien Testament : Dieu agit dans le monde par les hommes (hommes et femmes !), qui savent préserver suffisamment de pureté pour être des réceptacles du Saint-Esprit, car c’est en tant que porteurs du Saint-Esprit qu’ils peuvent agir comme instruments des projets divins.

 

Syméon donc, sur qui l’Esprit reposait, voit dans le petit enfant de quarante jours dans les bras de ses parents, le Sauveur annoncé dans les Ecritures, comme Elisabeth a reconnu aussi que Marie portait dans son sein le Sauveur. C’est donc sa joie qu’il exprime dans le cantique chanté le soir, vers la fin de l’office de Vêpres:

 

« C’est maintenant, Maître, que, selon ta parole, tu laisses ton serviteur s’en aller en paix, car mes yeux ont vu ton salut, ce salut qui est prêt à paraître devant tous les peuples, comme une lumière destinée à éclairer les nations, et comme la gloire de ton peuple Israël. » (Luc 2, 29-32)

 

Ces personnages enracinent Jésus de Nazareth dans l’histoire d’Israël, ils montrent la continuité sans faille dans la relation entre Dieu et les hommes, tout en ménageant la transition vers une nouvelle forme de cette relation, par l'incarnation, la venue de Dieu lui-même, comme homme, dans sa création. En même temps, ces ‘justes’ attestent qu’il n’y a qu’une justice aux yeux de Dieu, que Dieu est toujours le même, et que c’est par ces justes que le saint Esprit peut venir parler aux hommes et vivre parmi eux. Il s’agit d’une vie cachée, visible seulement à celles et ceux qui, par leur vie, en partie cachée aux yeux du monde, loin du bruit et de la fureur des puissants, peuvent l’entendre et le recevoir.

La prochaine émission sera consacrée à celle qui est juste parmi les justes, Marie, mère de Dieu, également selon le récit de l’Evangéliste Luc.