Parcourons les Evangiles (7) : Le Saint-Esprit vient se poser sur Jésus

Lors de notre dernière émission, nous avons lu comment Jésus, était venu de sa lointaine Galilée, jusqu’aux bords du Jourdain pour y rencontrer Jean, y être baptisé par lui, comme le peuple qui se pressait à l’écoute de la parole du Baptiste. Jésus a attendu son tour, il n’est pas sorti de son anonymat, et il n’a pas été identifié officiellement par Jean, au vu et au su de tous les présents, comme le Messie dont lui et les prophètes annonçaient la venue. Mais il y a dans le récit des Evangélistes un autre élément essentiel de l’entrée de Jésus de Nazareth dans le domaine public : la manifestation de l’Esprit saint, le témoignage du Père, affirmant que celui qui sort de l’eau ou qui se tient au bord du Jourdain, est son Fils. Comme pour le baptême, les récits sont quelque peu divergents, mais ont entre eux des points communs essentiels. Commençons par Marc, comme souvent, très concis :

 

Et aussitôt remontant de l’eau, il vit les cieux se déchirer et l’Esprit comme une colombe descendre vers lui, et une voix vint des cieux : « Tu es mon Fils bien aimé, tu as toute ma faveur. »

 

Une ambiguïté existe dans le texte de Marc, quand il précise « il vit les cieux se déchirer », comme si Jésus était le seul témoin de la venue de l’Esprit, mais les paroles semblent être destinées à marquer dans l’esprit des auditeurs la relation de paternité exprimée par la voix, qui ne peut être que celle du Père. C’est l’affirmation de la divinité de Jésus, sur lequel l’Esprit vient se poser pour signifier qu’il est porteur de l’Esprit, et qu’il est non seulement reconnu par son Père, mais que son Père le proclame au monde comme son Fils. Cette descente de l’Esprit sur lui ne signifie pas qu’il n’était pas, avant ce signe, rempli de l’Esprit ou porteur de l’Esprit, mais au contraire le désigne comme porteur de l’Esprit saint.

 

Le récit de Luc est, comme souvent, plus riche en détails : écoutons-le :

 

« Or, comme tout le peuple était baptisé, Jésus baptisé lui aussi priait. Alors le ciel s’ouvrit, l’Esprit saint descendit sur Jésus sous une apparence corporelle, comme une colombe, et une voix sortit du ciel, disant : « Tu es mon Fils bien-aimé ; c’est en toi que j’ai mis toute mon affection. » (Luc 3, 21-22)

 

La forme corporelle de la colombe est une visualisation destinée à concrétiser et rendre visible l’invisible. Dans le récit de la Pentecôte des « Actes des Apôtres du même auteur, Luc, le Saint-Esprit est matérialisé par un violent coup de vent et des langues de feu :

 

Le jour de la Pentecôte, ils étaient tous ensemble en un même lieu, lorsque tout à coup arriva du ciel un bruit semblable à celui d’un violent coup de vent, qui remplit toute la maison où ils étaient. En même temps ils virent comme des langues de feu, qui se divisèrent et se posèrent sur chacun d’eux : ils furent tous remplis de l’Esprit saint. (Actes 2,1-4)

 

Dans son récit de l’annonce de l’ange Gabriel à Marie, Luc avait déjà décrit la venue du Saint-Esprit sur Marie :

 

« Le Saint-Esprit viendra sur toi, et la puissance du Très-haut te couvrira de son ombre…. »

 

C’est le trait commun à tous les personnages de l’Evangile de Luc qui annoncent ou qui accompagnent la venue sur terre de Jésus-Christ, messie et fils de Dieu, qu’ils sont emplis de l’Esprit Saint. Le même ange Gabriel avait annoncé à Zacharie que la prière de sa femme Elisabeth allait être exaucée, qu’elle lui donnerait un fils qui serait grand devant le seigneur et qui serait rempli de l’Esprit saint dès le sein de sa mère.

 

L’Evangéliste Jean ne mentionne pas le baptême de Jésus, mais est beaucoup plus prolixe que les autres Evangélistes au sujet de la venue du Saint-Esprit sur celui qui était venu vers lui :

 

Le lendemain, Jean vit Jésus qui venait vers lui, et il dit : « Voici l’agneau de Dieu qui ôte le péché du monde. C’est de lui que j’ai dit : Il vient après moi un homme qui a pris le pas devant moi, parce qu’il est plus grand que moi. Je ne le connaissais pas ; mais je suis venu baptiser d’eau, afin qu’il fût manifesté à Israël (et Jean avait rendu ce témoignage : « J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe, et demeurer sur lui ; ») Je ne le connaissais pas ; mais celui-là même qui m’a envoyé baptiser d’eau m’a dit : « Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, c’est lui qui baptise d’Esprit saint. » Je l’ai vu, et j’ai rendu témoignage que c’est lui qui est le Fils de Dieu. » (Jean 1, 29-34)

 

Quant à la voix sortant du ciel, elle est aussi mentionnée dans le récit de Matthieu, qui écrit :

 

Et une voix sortit des cieux, disant, celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis toute mon affection

 

Ces récits des Evangélistes ne disent évidemment pas qui a vu ou entendu la manifestation de l’Esprit Saint, par laquelle la sainte Trinité apparaît dans sa totalité : le Fils qui sort de l’eau, l’esprit qui vient se poser sur lui, et la voix du Père qui le proclame son Fils bien-aimé. Nous sommes évidemment, comme dans tous les récits évangéliques en présence du mystère impossible à saisir par l’intelligence humaine de la venue de Dieu, comme homme parmi les hommes. Il est encore, et il restera longtemps pour ceux qui vont l’entendre et assister à ses œuvres, le fils de Joseph, le charpentier de Nazareth. Il importait que son ascendance divine soit affirmée dès son entrée, même si cette manifestation ne fut audible ou visible que par quelques-uns, ou même s’il ne s’agit que d’un témoignage, comme celui de Jean-Baptiste.

 

Ces récits, destinés à frapper l’imagination de leurs destinataires, ont donné lieu à de nombreuses représentations picturales, et le baptême de Jésus, en particulier, a fait l’objet d’une des icônes les plus élaborées de la tradition byzantine. Les icônes du baptême du christ reprennent sous forme picturale les récits évangéliques : au centre se trouve Jésus-Christ, représenté selon la tradition de l’icône de façon très stylisée et non réaliste, dénudé dans sa chair comme Adam, avec autour de sa tête son auréole, symbole de sa sainteté. Il est debout dans les eaux du Jourdain, qui l’entourent complètement, mais tout son corps est visible, comme s’il était en dehors ou au-dessus des eaux. Comme la représentation avec perspective est étrangère à l’icône, les eaux forment une sorte de paroi verticale, et on a l’impression que les eaux montent tout autour de Jésus. Cependant, ses pieds sont visibles, il est tourné légèrement vers sa droite, en direction de Jean-Baptiste, et de sa main droite il bénit les eaux du Jourdain. En effet, le baptême du Christ est interprété comme étant la sanctification des eaux, et par là de la création, par le contact avec le corps du Christ-Dieu. Ce n’est pas lui, en effet, qui est purifié par les eaux du Jourdain, mais les eaux qui, au contact de son corps, sont sanctifiées par lui. Jean-Baptiste se tient sur un rocher, lui aussi fortement stylisé. Il est vêtu d’une tunique, également stylisée représentant la peau de bête dont il est censé être vêtu dans le récit évangélique. Ses cheveux et sa barbe sont en désordre, dans un désordre soigneusement organisé, toujours selon le récit évangélique. Il est chaussé de sandales. De sa main droite, posée sur la tête de Jésus et il le bénit, dans un geste sacramentel constitutif du rituel du baptême. A la partie supérieure de l’icône se trouve un demi-cercle généralement de couleur bleue, d’où partent des rayons de lumière, généralement bleu clair ou blancs, tandis que l’Esprit Saint est représenté sous la forme d’une petite colombe claire, d’où part aussi un rayon en direction de la tête du Christ.

C’est donc le mystère de la Trinité lui-même qui est manifesté à l’occasion du baptême de Jésus dans le Jourdain. En même temps, cet événement est présenté comme l’acte déterminant à l’occasion duquel la divinité de Jésus de Nazareth et sa reconnaissance par son Père qui l’a envoyé sont solennellement affirmés.