Parcourons les Evangiles (6) : L’apparition publique de Jésus dans le monde, son baptême par Jean-Baptiste

 

Lors d’une émission précédente, nous nous sommes penchés sur la personne de Jean le Baptiste, le précurseur, l’annonciateur de Jésus, prêchant le repentir pour le pardon des péchés, baptisant sur les bords du Jourdain, et préparant la venue du Messie. Nous allons aujourd’hui poursuivre notre parcours à travers les Evangiles, en regardant comment est présentée l’entrée publique de Jésus dans le monde, après ses années d’anonymat à Nazareth. Ce n’était pas une tâche facile pour les rédacteurs des Evangiles que de décrire comment se fit cette entrée de Jésus dans le domaine public, comment, après être resté une trentaine d’années au sein de sa famille, comme artisan et villageois de Nazareth, il se transforme soudain en maître itinérant enseignant les Ecritures et surtout l’Evangile, c’est-à-dire annonçant la bonne nouvelle de la venue de Dieu parmi les hommes, rassemblant des disciples autour de lui et guérissant les maladies de l’âme et du corps. Comment cette mutation pouvait-elle être amenée ? Comment la transformation du charpentier de Nazareth, le fils de Joseph et de Marie, comme le connaissaient les habitants de la petite ville, en Messie et Fils de Dieu a-t-elle pu s’opérer, comment pouvait-elle être décrite et comment en marquer le début ? Quel récit en donnent les Evangélistes ?

 

Marc, le premier Evangéliste, avait décrit au début du premier chapitre de son Evangile comment toutes les campagnes de la Judée et tous les habitants de Jérusalem se rendaient vers Jean-Baptiste et se faisaient baptiser par lui dans le fleuve Jourdain, confessant leurs péchés. Il annonçait aussi la venue après lui de celui qui est plus puissant que lui, ajoutant :

 

« Pour moi, je vous ai baptisés d’eau, mais il vous baptisera d’Esprit Saint. »

 

C’est à ce moment que Marc situe l’entrée en scène de Jésus de Nazareth. A sa façon concise, il écrit :

 

Et il advint qu’en ces jours-là, Jésus vint de Nazareth en Galilée, et il fut baptisé dans le Jourdain par Jean.

 

C’est par ces quelques mots simples « Jésus vint de Nazareth en Galilée », qui pourraient être le début de n’importe quelle histoire, que Marc décrit l’événement qui vient bouleverser le cours du monde, l’entrée personnelle de Dieu, par son Fils, dans l’histoire des hommes et dans leur vie. L’indication donnée par Marc, que Jésus venait de Nazareth en Galilée ne doit pas être lue trop rapidement. Etant donnée la distance, et le temps de voyage, à pied, plusieurs jours, entre Nazareth et le lieu où Jean baptisait, cela signifie, d’une part que la réputation de Jean était grande dans tout Israël, qu’elle était parvenue jusqu’en Galilée et à Nazareth, et que d’autre part, Jésus en entreprenant ce voyage poursuivait un but précis. Il voulait que son entrée publique dans le monde soit parrainée par Jean-le-Baptiste.

 

La seconde partie de la phrase : « et il fut baptisé par Jean dans le Jourdain » signifie que Jésus se conforme dans son comportement à la piété des habitants de la Judée qui accouraient en masse pour se faire baptiser. Il va comme eux vers Jean, et on a l’impression de le voir s’avancer, anonyme, au milieu de la foule. Jean ne réagit pas dans le récit de Marc quand Jésus se présente à lui. Il n’y a pas de récit d’un échange verbal entre Jean et Jésus, ni même de la reconnaissance de Jésus par Jean quand il se présente à lui pour recevoir le baptême. L’impression est que Jésus reste encore à ce moment dans l’anonymat de la foule, et qu’il n’essaie pas de rompre cet anonymat, attendant le moment où il prendra l’initiative. Mais ce moment n’est pas encore venu.

 

Matthieu, dans son récit de la rencontre entre Jean et Jésus, relate un dialogue, mais ne mentionne pas la façon dont Jésus s’est adressé à Jean. Il ne mentionne que la réaction de Jean, qui montre qu’il a bien reconnu en Jésus celui qu’il annonçait dans sa prédication :

 

Alors Jésus arriva de Galilée au Jourdain vers Jean pour se faire baptiser par lui. Mais Jean s’y opposait en disant : « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et tu viens à moi ! » Jésus lui répondit : « Laisse-moi faire seulement, car il convient que nous accomplissions ainsi ce qui est juste. » Alors Jean le laissa faire.  (Matthieu 3,15)

 

Il précise bien que Jésus vient vers Jean dans le but de se faire baptiser par lui. Il précise aussi, reprenant Marc, que Jésus vient de Galilée, de l’endroit où il a vécu jusqu’à ce moment, chez Joseph, avec sa mère et le reste de la fratrie, comme le disent les Evangiles à d’autres occasions, sans que l’on puisse savoir exactement ce que signifient les termes « frères et sœurs de Jésus ». Jésus insiste, pour vaincre la réticence, voire le refus de Jean de le baptiser, en donnant comme justification qu’il convient que soit accompli ce qui est juste, c’est-à-dire ce qui correspond à la volonté de Dieu. Cette référence à l’accomplissement de la volonté de Dieu est essentielle, car elle situe Jésus et Jean dans la continuité des Ecritures et de l’annonce de la venue du Messie promis par Dieu à son peuple. Jean, comme Jésus, connaissent l’Ecriture, et sont aussi conscients de leur place déterminante dans le mystère de l’Incarnation. Jean-Baptiste, qui a reconnu la prééminence de Jésus, sait donc bien que Jésus, en qui il reconnaît le Messie dont il annonce la venue, n’a pas besoin du baptême de repentir et de pardon des péchés. Mais il accède à la demande de Jésus, puisqu’elle est présentée comme l’accomplissement de la volonté de son Père, nécessaire à la réalisation de l’œuvre de salut qu’il est venu accomplir. L’expression utilisée par Matthieu est d’ailleurs curieuse, car il écrit que « Jean le laissa faire », ce qui signifie en réalité que Jean accepta que Jésus soit baptisé par lui.

 

Il est intéressant de comparer à ces deux récits des Evangiles synoptiques le récit de l’Evangile selon saint Jean, qui rapporte un échange entre Jean-Baptiste et des pharisiens et autres serviteurs du temple envoyés à lui par les autorités religieuses de Jérusalem. Ils lui ont été envoyés pour lui poser cette question : « Qui es-tu ? » Cette question qui sera aussi souvent posée à propos de Jésus, témoigne de l’inquiétude de ces autorités. Qui est cet homme qui attire les foules, qui prêche le repentir, qui baptise pour la rémission des péchés ? Qui annonce aussi la venue de celui qui est plus grand que lui ? L’époque bruissait d’annonces de la venue du Messie, elle était pleine d’attente messianique, et aussi de pseudo prophètes et prédicateurs. Voici ce que dit le récit de la réponse de Jean aux envoyés :

 

Il le déclara et ne le nia point ; il déclara qu’il n’était pas le Messie. « Quoi donc ! Es-tu Elie ? » lui demandèrent-ils ? et il dit : « je ne le suis point. –Es-tu le Prophète ? et il répondit : « Non. » Ils lui dirent donc : « Qui es-tu ? afin que nous rendions réponse à ceux qui nous ont envoyés. Que dis-tu que tu es ? » Remarquons ici que c’est exactement le type de question que Jésus lui-même posera un peu plus tard à ses disciples : « Qui dit-on que je suis ? »

 

Jean-Baptiste reprend alors la citation du prophète Isaïe :

 

« Moi, dit-il, je suis une voix qui crie au désert : Redressez le chemin du Seigneur. »

 

Les pharisiens qui avaient été envoyés ne se satisfont pas de cette réponse énigmatique, et ils insistent :

 

« Pourquoi donc baptises-tu, si tu n’es pas le Messie, ni même Elie ou le prophète ? »

 

Et Jean leur répondit :

 

« Pour moi, je baptise d’eau, mais il y a au milieu de vous quelqu’un que vous ne connaissez pas, c’est celui qui vient après moi ; je ne suis pas digne de délier la courroie de ses sandales. » Ces choses se passèrent à Béthanie, au-delà du Jourdain où Jean baptisait. (Jean 1,20-28)

 

L’annonce par Jean-Baptiste aux pharisiens qui l’interrogent de la présence parmi les assistants de quelqu’un que eux, les pharisiens, ne connaissent pas, montre que les conditions exactes de la venue de Jésus au Jourdain sont loin d’être relatées de façon convergente dans les quatre Evangiles, mais un fait se retrouve chez les quatre Evangélistes, et c’est ce qui importe pour l’entrée publique de Jésus dans le monde : il veut être intronisé, parrainé, présenté par Jean, prophète et témoin de l’Ecriture auprès du peuple de Dieu, la foule qui se presse autour de Jean, et il le fait en se joignant à la foule des Juifs pieux qui viennent rencontrer Jean le Prophète au bord du Jourdain.

 

Nous verrons, dans une prochaine émission, comment Jésus change de statut, perdant son anonymat au moment où le Saint-Esprit vient se poser sur lui.