Parcourons les Evangiles (8) : L’épreuve du désert, une première victoire de Jésus sur Satan

 

Lors de notre dernière émission, nous avons interrogé le récit des quatre Evangélistes sur le baptême de Jésus dans le Jourdain. A cette occasion est manifestée sa filiation divine, par la venue sur lui du Saint-Esprit sous forme d’une colombe et la voix du Père venant des cieux pour lui rendre témoignage. Cette consécration officielle de Jésus par l’Ecriture, et l’intervention divine, légitimaient le début de son action dans le monde, mais les trois Evangélistes synoptiques, Matthieu, Marc et Luc, y ajoutent l’épisode de la tentation de Jésus par Satan dans le désert, relaté brièvement par Marc, de façon plus détaillée chez Matthieu et Luc. Voici ce qu’écrit Marc :

 

Aussitôt après, (la voix qui venait des cieux) Jésus fut poussé par l’Esprit au désert, et il y passa quarante jours, tenté par Satan. Il était avec les bêtes sauvages et les anges le servaient. (Marc 1, 12, 13)

 

On ne saurait être plus concis, mais nous pouvons cependant tirer de ces deux phrases des éléments intéressants pour la compréhension de la personne de Jésus-Christ et de sa place dans le monde. Ce n’est pas lui qui prend l’initiative de cette sorte de retraite, mais il est poussé par l’Esprit, et il se laisse pousser par l’Esprit. Jésus est d’abord l’envoyé de son père, et il exécute la volonté de son Père. Le désert, lieu vers lequel il est poussé par l’Esprit, est un lieu vide symbolique et mythique, non identifié géographiquement, lieu de tous les dangers, et il est d’abord défini par l’absence humaine. Ce lieu de tous les dangers pour l’homme, est habité de bêtes sauvages dangereuses, mais c’est aussi le lieu où l’homme peut entrer plus directement en contact avec Dieu. Les premiers moines, au début du christianisme, s’installeront comme leur patron Saint-Antoine, dans le désert d’Egypte et du Sinaï, à la rencontre de Dieu et loin des collectivités humaines. Et les monastères qui seront fondés dès les premiers siècles deviendront des lieux d’intense activité de prière, de civilisation et de spiritualité. Ce n’était pas encore le cas quand Jésus fut poussé au désert, c’est au contraire Satan qui rôdait et qui lui fit subir des tentations.

 

Luc et Matthieu, reprenant une tradition que Marc ne connaissait pas, décriront les tentations que Satan fit subir à Jésus, mais nous pouvons dès maintenant réfléchir sur l’indication sommaire de Marc. Jésus, préalablement à son action dans le monde, va être soumis par Satan au traitement qui est celui des hommes. Son initiation va consister à être mis en présence de la tentation par le tentateur lui-même, pour qu’il passe par les épreuves qui sont le lot de l’homme dans son existence. Les bêtes sauvages rôdant autour de lui sont l’équivalent des dangers qui menacent l’homme dans le monde, mais Jésus, ce que n’écrit pas Marc, mais qui est implicite dans son récit, triomphe de la tentation et des dangers, car il était servi par les anges. C’est après cette épreuve initiatique que Marc fait commencer le ministère de Jésus.

 

Luc et Matthieu précisent que les tentations de Jésus font partie d’un plan préalable, qui s’impose à Jésus :

 

Jésus fut emmené par l’Esprit au désert pour être tenté par le diable. 

 

Ils décrivent ensuite les trois tentations de Jésus par Satan. Voyons quelle est la première ; nous lisons chez Matthieu :

 

(Jésus) jeûna quarante jours et quarante nuits, après quoi il eut faim. Et le tentateur l’ayant abordé, lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres se changent en pains. » Mais Jésus répondit : « Il est écrit : L’homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.  (Matthieu 4, 2-4)

 

Attachons-nous d’abord aux paroles de Satan, qui révèlent clairement la nature de la tentation. Elle n’est pas dans la faim qui travaille Jésus comme tout autre être vivant privé de nourriture et dans son désir de l’assouvir coûte que coûte, mais dans le « Si tu es fils de Dieu … », qui sera aussi repris par les passants quand Jésus sera suspendu à la croix par des clous : «Si tu es Fils de Dieu, descends de ta croix. » (Matthieu 27, 40). Tout au long de sa tournée missionnaire, Jésus sera poursuivi par ceux qui lui demanderont des « signes » de sa divinité. Succomber à la tentation consisterait pour Jésus à transformer les pierres en pain pour apaiser sa faim, c’est-à-dire à ne pas hésiter à mettre son pouvoir divin au service de ses besoins purement humains.

 

La suggestion de Satan à Jésus de transformer des pierres en pain fait évidemment penser au récit de la première multiplication des pains, relaté par Matthieu, Marc et Luc. Il n’est pas question dans le récit de la tentation de Jésus de donner du pain à ceux qui sont épuisés et qui ont faim, mais en gros, de demander à Jésus de faire la preuve, pour son besoin personnel, du pouvoir qui lui est conféré par son Père. Ce récit est très significatif de la façon dont Jésus accomplit ses œuvres, ses miracles, en liant très étroitement les besoins du corps aux besoins de l’âme. Nous lisons chez Marc :

 

Lorsque Jésus sortit de la barque, il vit une grande foule, et fut ému de compassion envers eux, parce qu’ils étaient comme des brebis qui n’ont pas de berger et il se mit à les enseigner longuement. Comme l’heure était déjà fort avancée, ses disciples s’approchèrent de lui et lui dirent : « Ce lieu est désert, et l’heure est déjà fort avancée ; renvoie-les, afin qu’ils aillent dans les campagnes et dans les villages s’acheter de quoi manger. «  Il leur répondit : « Donnez-leur, vous-même, à manger. »

 

Lorsque Jésus aperçoit cette foule fatiguée et désemparée, il se met à l’enseigner longuement. Voilà la réponse de Jésus à Satan, qu’il lui donne indirectement une seconde fois. Et à ses disciples, qui lui font remarquer que ces gens sont affamés, il dit : « donnez-leur vous-mêmes à manger ! » signifiant par là que c’est d’abord aux hommes d’agir pour apaiser la faim de leurs frères. Ce n’est qu’après, quand ils auront collecté cinq pains et deux poissons, que la miséricorde divine interviendra, quand Jésus, ayant béni ces pains, leur demandera de les distribuer, et il y en aura en abondance pour tous.

 

Satan aurait voulu que Jésus profane le pouvoir qu’il tenait de son Père dans un acte de prestidigitation, d’ordre purement matériel, et c’est aussi la tentation des hommes, que de demander à Dieu d’intervenir dans notre vie pratique, matérielle ou affective : « Si tu es Dieu, fais-moi réussir à mon examen, donne-moi l’argent pour telle ou telle chose, guéris-moi ». Tenter le Seigneur notre Dieu, c’est lui demander de nous prouver qu’il est bien Dieu, qu’il montre de quoi il est capable. L’acte de foi consiste à déposer notre fardeau à ses pieds en disant : « Seigneur, aie pitié ! »

 

La seconde tentation de Satan consiste aussi à demander à Jésus de prouver qu’il est Fils de Dieu en se livrant à un acte d’ordre magique défiant les lois de la pesanteur :

 

Alors le diable le transporta dans la ville sainte, le posa à l’extrémité de l’aile du temple, et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera des ordres à ton sujet ; et ils te porteront sur leur bras, de peur que ton pied ne heurte contre une pierre. 

 

 Là encore, le diable, qui a lui-même porté Jésus au sommet du temple, ne lui demande rien d’autre qu’un acte du même ordre, en montrant qu’il est plus fort que les lois qui régissent la matière et le cours de l’univers, en se montrant égal au diable, qui par un pouvoir maléfique, vient de le transporter à travers l’espace et les airs, comme si Jésus avait à prouver par de tels actes sur la matière qu’il était véritablement Fils de Dieu. C’est ce que lui demanderont les pharisiens et autres tentateurs : « donne-nous un signe ».

La dernière tentation consiste à proposer à Jésus le pouvoir sur le monde, s’il consent à se jeter aux pieds de Satan pour l’adorer. C’est la tentation ultime : renoncer à Dieu pour adorer les idoles, c’est celle qui a été à plusieurs reprises la cause de la perte d’Israël, et c’est celle à laquelle les hommes succombent tous les jours : nous tourner vers les idoles, matérielles, affectives, intellectuelles, en nous détournant de Dieu. Jésus, ayant été vainqueur de ces tentations est prêt à porter son message, son Evangile au monde et à affronter le monde.