Parcourons les Evangiles (5) : D’où vient Jésus ?

 

Nous avons décrit dans les émissions précédentes l’entourage de Jésus, esquissé le portrait des justes qui attendaient la venue du Messie, de Marie sa mère, mais aussi celui de Joseph le charpentier de Nazareth, et la semaine dernière il a été question de Jean-le-Baptiste, le Précurseur. Apparemment donc, pour les habitants de Galilée et tout spécialement pour les villageois de Nazareth, qui voyaient l’apparence des choses, la réalité visible des choses, la cause est entendue, Jésus est le fils de Marie et de Joseph, ils connaissent son père et sa mère, comme ils se le répètent entre eux quand ils évoquent des déclarations de Jésus qui leur paraissent énigmatiques. Il est facile de comprendre leur étonnement, voire leur réaction de refus quand ils entendent Jésus leur dire, comme on le lit dans le récit de Jean, qu’il est le pain qui est descendu du ciel. Que peut bien signifier cette phrase pour eux, d’abord qu’il est du pain, ensuite qu’il descend du ciel ? Pour eux, seule la manne dans le désert est la nourriture qui est descendue du ciel, et encore Jésus leur expliquera que cette nourriture est bien venue d’en haut, mais que c’était une nourriture naturelle et non le pain céleste comme il se définit lui-même dans l’Evangile selon Saint-Jean. Comment donc peut-il dire : « Je suis descendu du ciel » alors qu’ils savent qui sont ses parents ? Il ne peut être qu’affabulateur ou mystificateur.

 

Cette question revient régulièrement, et Marc, dans son Evangile, rapporte aussi l’étonnement des auditeurs de Jésus dans la synagogue de Nazareth. Ils se disent entre eux après avoir entendu Jésus leur parler :

 

« D’où cela lui vient-il ? Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée ? De pareils miracles se font par ses mains ! N’est-ce pas le charpentier, le fils de Marie, un frère de Jacques, de Joses, de Jude et de Simon ? Ses sœurs ne sont-elles pas ici avec nous ? Et il était pour eux une pierre d’achoppement. » (Marc, 6,3)

 

Lors de l’épisode de l’aveugle né, rapporté dans l’Evangile de Jean, les pharisiens qui interrogent l’aveugle qui a recouvré la vue par Jésus, lui demandent qui il est, et d’où il vient, non seulement au sens concret du terme, de son origine géographique, mais surtout de sa légitimité. De quel droit fait-il ce qu’il fait, et en plus, un jour de sabbat ? Ils disent à l’aveugle guéri :

 

« pour nous, nous sommes disciples de Moïse. Nous savons que Dieu a parlé à Moïse, mais pour celui-ci, nous ne savons d’où il est. » (Jean 9, 30).

 

Cela signifie clairement qu’à leurs yeux, Jésus ne peut venir de Dieu, et que son pouvoir de guérison ne peut lui venir que du diable. Il lui sera reproché à un autre moment, qu’il chasse les démons ou qu’il guérit par Belzebuth. Si eux sont les disciples de Moïse, qui a donné la Loi aux Juifs, il est clair que Jésus n’est pas de leur bord, d’où la question : « d’où est-il ? » Dans ce même évangile, au moment de l’interrogatoire de Jésus par Pilate, le juge romain intrigué par cet homme, en qui il ne voit ni un dangereux criminel ni un religieux illuminé, lui demandera aussi : « D’où es-tu ? » (Jean 19, 9)

 

Au début de son Evangile, Matthieu choisit de présenter très solennellement, sans aucune introduction, la généalogie officielle de Jésus, et en introduisant la généalogie, en donne aussi les éléments essentiels : « Généalogie de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham. » Remarquons la différence par rapport à Marc, qui au début de son Evangile, ne place pas de généalogie en tête de son récit, mais annonce : « Commencement de l’Evangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu ». La différence saute aux yeux. Dans les deux cas, Jésus est bien « Jésus-Christ », c’est-à-dire le Messie, mais sa filiation est présentée différemment : Matthieu fait descendre Jésus-Christ des personnalités tutélaires de l’histoire du peuple d’Israël, et il le dit fils d’Abraham, fils de David. Nous verrons ce qu’il faut entendre ici par l’expression « fils de ». Marc, lui, qualifie Jésus-Christ de « Fils de Dieu ».

 

La généalogie qui ouvre l’Evangile de Matthieu, est une longue énumération, en trois parties, chacune introduite par le verbe « engendra ». C’est avec Abraham qu’Israël est constitué comme peuple de Dieu dans le récit de la Genèse, et il est logique et légitime de prendre Abraham comme point de départ de la généalogie de Jésus, ce qui le légitime comme membre du peuple juif. C’est d’ailleurs l’expression « fils ou fille d’Abraham » que Jésus emploiera lui-même pour se justifier auprès des officiels du judaïsme d’avoir libéré une femme d’un esprit mauvais un jour de sabbat :

 

« Et cette fille d’Abraham que Satan tient liée depuis dix-huit ans, ne fallait-il pas la délivrer de cette chaine le jour du sabbat ? »

 

C’est parce qu’elle fait partie des enfants de Dieu, du peuple élu, que la femme doit être guérie, même un jour de sabbat. Cette filiation fait d’elle une fille de Dieu, et en tant que telle, elle est plus importante que le respect des prescriptions religieuses.

 

Il n’existe aucune trace historique, archéologique ou textuelle, venant étayer le récit biblique concernant Abraham, et il est même difficile de dater la migration de son clan, qui signe la naissance de sa descendance, peut-être vers 1800 avant J.C. Cela ne signifie pas que la personne d’Abraham soit une fiction. Il s’agit d’une figure fondatrice, ancrée dans la mémoire collective. Abraham est mythique, comme les autres patriarches Isaac, Jacob et leurs successeurs, mais il a une densité significative considérable. Il personnifie, concrétise en sa personne la naissance du peuple d’Israël en tant que peuple de Dieu par l’alliance conclue par Dieu avec lui. Il a donc une réalité, qui ne se réduit pas à la réalité factuelle. A partir d’Abraham, Matthieu énumère quatorze engendrements jusqu’à l’engendrement de David.

 

David constitue le point de départ d’une autre série de quatorze engendrements. David, après Saül, (vers 1000 a. J.C.), marque le début de la royauté en Israël. Il est présenté en outre comme l’auteur des Psaumes, et il est, dans la conscience historique d’Israël, le véritable fondateur d’Israël comme royaume terrestre. Il donne à Israël, le peuple de Dieu descendant d’Abraham, sa légitimité temporelle et historique. La Maison de David est la référence utilisée par les prophètes pour annoncer le Messie. Il est donc essentiel que Jésus-Christ soit rattaché à la maison de David. C’est la référence à David qui est retenue dans les récits des Evangiles quand le peuple reconnaît la dimension messianique de Jésus. On lui crie alors : « Jésus, fils de David. »

 

La troisième série d’engendrements se termine par Joseph : Jacob [engendra] Joseph, époux de Marie, de laquelle naquit Jésus qu’on appelle Christ. 

 

Par Joseph, Jésus appartient juridiquement à la maison de David. Mais Matthieu opère un saut, de Joseph à Marie, puisque Jésus est né de Marie et non de Joseph. Jésus est l’héritier de la Maison de David, il est fils d’Abraham, par ses attaches familiales et sociales, mais il vient d’en haut, de Dieu lui-même. C’est cette double-origine que vient attester la généalogie de Matthieu.

 

L’autre généalogie, celle de Luc, est placée au début de l’apparition publique de Jésus, et elle procède en remontant, à partir de Jésus :

 

« Il était, à ce qu’on croyait, fils de Joseph, fils de …, » (Luc 3, 24-38), et Luc remonte ainsi jusqu’à « fils d’Adam, fils de Dieu.

 

Cette généalogie passe bien en remontant, par David et Abraham, mais sans s’y arrêter, et Jésus-Christ se trouve ainsi, en fin de course, tout en haut, fils d’Adam et fils de Dieu, comme finalement tout homme est fils d’Adam. Adam n’est pas fils de Dieu au même sens que Jésus, mais cette différence n’est pas évoquée ici par Luc, parce que sa généalogie décrit « ce que l’on croyait », c’est-à-dire l’ascendance purement humaine de Jésus, en commençant par celui que l’on croyait son père. En cela, Jésus est présenté comme un homme parmi les autres, enraciné à la fois directement dans son milieu de naissance et dans la tradition religieuse juive.

 

Cette généalogie, reposant sur ce que l’on croyait, justifie évidemment toutes les interrogations futures sur la personne de Jésus, notamment en réaction à l’enseignement de Jésus, à ses guérisons et à ce qu’il dira de lui-même. Luc, décrivant la stupéfaction de ceux  qui avaient vu comment Jésus avait apaisé la tempête, écrit :

 

Pour eux, saisis de frayeur et d’étonnement, ils se disaient les uns aux autres : « Quel est donc cet homme, qu’il commande aux vents et à l’eau et qu’ils lui obéissent ?

Cette question demeurera posée jusqu’à la fin.