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ETHIOPIE une église sortie de la roche

BERNADETTE GILBERTAS

DE NOS ENVOYÉS SPÉCIAUX BERNADETTE GILBERTAS (TEXTE) ET OLIVIER GRUNEWALD (PHOTOS)Traversant terres et mers, des hommes viendraient un jour aider les prêtres à rouvrir la porte de Maryam Dengelat, église creusée par les premiers chrétiens d’Ethiopie dans la roche d’une falaise vertigineuse et restée isolée par des éboulements depuis 400 ans. Nous avons assisté au déroulement de cette prophétie.DE NOS ENVOYÉS SPÉCIAUX BERNADETTE GILBERTAS (TEXTE) ET OLIVIER GRUNEWALD (PHOTOS)

Disséminés dans des bosquets vert tendre jaillis aux orages de la petite saison des pluies, les villageois, regards tendus vers le ciel, suivent sans un mot la progression d’une silhouette accrochée en pleine paroi. La falaise de grès rouge rutile de la lumière matinale. Pieds et mains tâtonnant sur la roche en quête d’un appui salutaire, le visage crispé par l’effort et l’appréhension, Haftey Araya s’élève, s’arrête pour souffler, se hisse à nouveau. Un rapace siffle en tournoyant dans une ascendance. Au pied du cirque rocheux, c’est le silence. Arrivé sous un surplomb d’une dizaine de mètres d’avancée, le grimpeur n’a d’autre choix que de lâcher prise, faire confiance à la corde, et à Dieu. Haftey Araya, prêtre orthodoxe, pendule maintenant dans le vide. Seule la puissance de sa mission divine l’aide à conjurer sa peur.

Il sera, dans quelques minutes, le premier ecclésiastique à pénétrer à nouveau dans Maryam Dengelat, une église enfouie depuis des siècles au plus profond de la falaise, au milieu d’une paroi de 100 mètres de haut. Hissé maintenant par ses ouailles, le religieux retrouve le contact avec la roche, s’y agrippe, prend pied sur le chambranle de la porte, pousse le battant de bois et disparaît, avalé par la montagne. Le voici quinze minutes plus tard, revêtu d’une longue tunique turquoise brodée d’or. Croix orthodoxe dans une main, encensoir dans l’autre pour chasser le mauvais sort : des oiseaux noirs ont été vus s’envolant par les petites ouvertures… Trente mètres plus bas, le youyou des femmes et les applaudissements fusent autour de l’éparque Melake Genet Yitbarek, haut dignitaire religieux de la région du Tigré oriental, venu présider la cérémonie d’ouverture de l’église oubliée.

ici, le temps semble suspendu 

A 30 kilomètres de la ville d’Adigrat, une piste étroite mène au cœur du massif de l’Agamé, véritable décor de western hérissé de falaises vertigineuses, de sommets tabulaires, planté d’euphorbes et de figuiers de Barbarie. Le temps semble s’être suspendu au-dessus de cette vallée encadrée de hautes parois de grès clair, à 9 kilomètres à peine de la route goudronnée. Ni électricité ni eau courante dans les maisons de pierres sèches disséminées entre champs et montagnes. Les villageois cheminent sur la piste, au milieu des moutons et des ânes, dont les flancs rebondis font danser des bidons chargés d’eau, de fagots de bois et autres provisions. Rires des femmes au bord de la rivière. Les hommes poussent des araires séculaires dont le soc s’enfonce dans une terre riche et moelleuse. Du haut de sa falaise, l’église troglodytique veille sur ces scènes bibliques bien vivantes.

Maryam Dengelat est l’un des édifices creusés de la main des chrétiens entre le VIe et le XIVe siècle au plus profond de la forteresse naturelle que les montagnes de l’Abyssinie dressent au-dessus du grand rift africain, au nord de l’Ethiopie. A la pointe d’aiguilles acérées, dans le pli des montagnes ou à flanc de falaise, invisibles à l’œil nu, repérables parfois à une porte de bois fichée dans la paroi ou à une simple façade de pierres, les églises rupestres parsèment la région du Tigré oriental. Près de deux cents, dit-on, connues depuis toujours des Tigréens. Mais c’est un ecclésiastique, Abba Tawalde Madhin Yosef, qui révéla leur existence au monde au début des années 1960, après une enquête orale menée auprès de la population et des prêtres. Plongée alors au cœur d’une guerre d’indépendance de trente ans, prolongée par un conflit frontalier avec sa voisine, l’Erythrée, la région est en effet restée isolée jusqu’à la construction des premières routes, il y a une cinquantaine d’années.

des architectes venus du proche-orient ? 

Difficile d’imaginer que l’âpreté minérale du Tigré cache en réalité de véritables palais. Pas de rustiques antres troglodytiques mais des églises hautes de 10 mètres parfois, conçues sur un plan basilical, à trois nefs, dotées de piliers taillés en forme de croix grecque, d’arcs en plein cintre décorés de fresques colorées évoquant les épisodes de la Bible et la vie des saints éthiopiens. Seul un savoir-faire ingénieux a permis la réalisation d’Abune Yemata Guh, Maryam Korkor, Debré Tsion, et tant d’autres, aussi élaborées qu’aériennes. Seule une connaissance poussée de la roche a facilité le choix de leur localisation - dans des bancs de grès suffisamment tendres pour pouvoir être incisés avec les outils de l’époque, mais assez compacts pour résister à la pression exercée par l’excavation et, plus tard, par celle de la structure elle-même. « Des compétences que réunissaient les bâtisseurs de Petra », suggère Luigi Cantamessa. Des architectes venus du Proche-Orient, lié depuis fort longtemps à l’Ethiopie par les routes caravanières, pour bâtir des églises troglodytiques en Ethiopie ? « Pourquoi pas ? » répond ce Piémontais passionné d’art religieux qui, après avoir sillonné la plus ancienne nation chrétienne après l’Arménie, finit par y poser ses valises et ses livres. « Leur creusement a en effet débuté après que Petra fut abandonnée, à la suite d’un grand tremblement de terre. » Depuis des années, Luigi a récolté une masse d’informations colossale sur les sites troglodytiques de sa région d’adoption. « D’autres, encore invisibles, m’ont dit les moines de la région, attendent le songe d’un croyant pour être révélées. » Alors l’érudit scrute les paysages, tend l’oreille dans les villages, questionne dans l’espoir de découvrir les indices d’un sanctuaire enfoui. Il y a un an, un universitaire d’Adigrat, Hagos Gebremariam, ayant eu vent de ses recherches, est venu lui parler de l’église Maryam Dengelat, établie au milieu de la falaise dominant la région de son enfance, inaccessible depuis bien longtemps. Luigi Cantamessa n’a alors qu’une seule obsession : trouver les moyens techniques d’y accéder et de la rouvrir.

Suspendu au milieu d’une ribambelle de cordes, Giorgio Mallucci, mince silhouette alourdie par une ceinture de mousquetons, de pitons et de matériel d’escalade, vérifie le baudrier de Haftey Araya, démêle son filin de sécurité et guide le prêtre, de nouveau en civil et toujours pieds nus, vers le vide. Cela fait près de trois semaines que le retraité et sa compagne Elisabetta Galli, tous deux instructeurs au Club alpin italien, ont progressé, jour après jour, suspendus à la falaise, un lourd perforateur en main, pour installer les 70 marches de la via ferrata qui allait permettre d’accéder enfin à la porte de Maryam Dengelat. Sonder la roche, percer, fixer les pitons, consolider leur prise dans un rocher de mauvaise qualité, essuyer la violence des orages qui s’abattent tous les après-midi sur le massif, suspendu dans le vide dans l’inconfort d’un baudrier, se soumettre enfin aux pauses dictées par les prières. Les deux alpinistes étaient déjà venus dans le Tigré pour y former les guides éthiopiens qui, depuis quelques années, encadrent l’ascension des visiteurs les plus motivés venus découvrir l’église de Guh, l’une des plus vertigineuses du massif de la Gueralta. Ils n’ont pas hésité à répondre une nouvelle fois à l’appel de Luigi. Trois semaines que l’on ne parle plus que de ces héros venus selon la prophétie. La progression de Giorgio et Elisabetta a été l’objet de tous les palabres, autour du groupe électrogène des alpinistes où chacun venait brancher son portable, de tous les regards, depuis les champs, par l’ouverture des maisons, jusqu’à ce cortège funéraire qui, saisi par le spectacle de leur ascension, en oublia le corps du défunt en plein soleil pendant près d’une heure.

remerciements et prières 

Visage radieux et détendu, le religieux met le pied à terre et retrouve la foule en liesse au milieu de laquelle l’archevêque, entouré de moines et de diacres tout de blanc vêtus, entame un long discours. « Ces messieurs sont venus de très loin aider notre religion. Ils ont traversé la mer Rouge pour venir ici, voyageant par terre et par mer. La prophétie l’avait annoncé. Et, sans rien demander, ils ont grimpé sur notre montagne comme les abeilles volent vers leur ruche, et défié le grand danger. Notre église est restée fermée pendant des siècles mais, aujourd’hui, Marie a demandé à son Fils de les aider à atteindre l’église et ouvrir sa porte. Nous devons les remercier et prier pour eux. »

A notre tour, dès le lendemain, de progresser, non sans appréhension, le long de la via ferrata. Doucement, nous poussons la porte et pénétrons dans le clair-obscur de l’antre sacré. La nef centrale est orientée vers le soleil levant et la lumière atteint le saint des saints par une petite ouverture en forme de croix grecque. Nos pieds foulent un bien moelleux tapis, 70 à 80 centimètres de fientes accumulées par des générations d’oiseaux. La salle, supportée par un pilier unique, n’est pas très vaste. La faute à la qualité médiocre du grès et à un premier éboulement qui emporta l’entrée et l’une des nefs, soit près d’un tiers de sa surface totale : une blessure refermée par un mur construit probablement dans le courant du XVIe siècle ainsi que l’atteste la confection de la porte en bois. Nous découvrons enfin les peintures colorées, vivantes : des saints bienveillants, des anges guerriers marouflés sur le pilier et les murs blanchis à la chaux, des fresques merveilleusement conservées par l’obscurité, à l’abri de la suie des cierges et des volutes d’encens. « Jamais je n’aurais imaginé des œuvres aussi belles, aussi fraîches dans une telle église », s’enthousiasme Luigi Cantamessa, transporté par nos premières images et descriptions confirmant sa collection d’écrits amassés sur Maryam Dengelat et ses notes gribouillées à l’issue de ses discussions avec les moines.

un trésor aurait été caché dans l’église 

Le voici replongé dans l’histoire de l’église inaccessible : « Deux ou trois missions scientifiques commanditées par l’université d’Oxford étaient bien venues explorer la région dans les années 1970. Claude Lepage, l’un des “éthiopisants” de France les plus renommés, chargé à la même époque par le CNRS d’un inventaire des anciens monuments chrétiens d’Ethiopie, connaissait également l’existence de Dengelat. J’ai entendu dire que les ecclésiastiques de la région croyaient que l’église contenait des trésors », raconte l’intarissable dont les yeux clairs pétillent dans un visage buriné. « En 2002, le département du tourisme éthiopien s’est enfin décidé à lancer une première mission d’exploration. Un professeur d’histoire de l’université de Toronto et deux représentants locaux ont été descendus par le haut de la falaise et ils ont gagné la porte, on ne sait toujours pas comment. Ils ont inventorié les peintures… Mais n’ont pas trouvé le trésor ! »

Le sanctuaire devait bien être encore accessible lorsque son unique façade fut construite. La régularité des trous creusés dans la paroi atteste de la présence de terrasses et paliers de montée. Réalisées en ateliers, aux alentours de l’an 1600, les peintures, de la première école de Gondar, ont ensuite été transportées et collées sur les murs de l’église. « A cette époque, poursuit Luigi Cantamessa, la famille royale à la tête de l’Etat éthiopien venait d’être convertie au catholicisme par des jésuites. C’était le temps où les Européens, profitant des grandes routes commerciales vers le Moyen-Orient, œuvraient à la diffusion de la religion catholique. Les fresques et les croix peintes sur les murs signent l’influence de l’iconographie vaticane. Du haut de son perchoir, Maryam Dengelat a dû prendre part à cette guerre civile et religieuse, jusqu’au départ des jésuites et au rétablissement du christianisme orthodoxe comme religion nationale. » Et Luigi Cantamessa de conclure de sa voix douce aux accents de la Méditerranée : « Entourée de végétation, de champs et de sources, la vallée devait assurer eau, vivres et sécurité au trafic caravanier poursuivant ensuite la route vers l’Erythrée ou Lalibela ; une position stratégique le long de la route menant de la mer Rouge à l’Afrique centrale, ponctuée de grands monastères. Ce site rupestre a vécu l’histoire de l’Ethiopie ! » Peu de temps après, un deuxième effondrement de la paroi arracha la déjà périlleuse voie d’accès, condamnant l’église à l’isolement le plus total, au silence, ses peintures à l’obscurité et aux oiseaux.

Plus question d’abandonner Maryam Dengelat. Luigi ne rêve plus que de la rendre à ses moines, à ses fidèles. Giorgio et Elisabetta lui ont promis de revenir aménager encore un peu la montée. Nettoyée, l’église pourrait accueillir prochainement le Tabot, réplique en bois des Tables de la Loi. Alors seulement l’édifice sera en droit d’être consacré. Difficile d’imaginer que se produise un jour, dans un nid d’aigle aussi périlleux, l’une de ces innombrables fêtes, Timkat, Fassika - Noël et Pâques éthiopiens -, qui se déroulent avec faste dans les sites troglodytiques des massifs du Tembien et de la Gueralta, plus au sud. Ni même l’une de ces messes ­auxquelles les villageois se pressent chaque dimanche après avoir parfois crapahuté des heures dans les montagnes.

des témoignages du christianisme oriental En enseignant très attaché à sa région, Hagos Gebremariam envisage la formation de jeunes guides prêts à encadrer à leur tour les scientifiques et dignitaires religieux désireux de percer les secrets de l’église et de développer, pourquoi pas, une petite activité touristique. Quant à Luigi, il envisage d’aménager un musée au pied de la falaise, afin que tous puissent contempler en photographies la splendeur révélée de Maryam Dengelat. Et repartir sillonner encore et encore les montagnes du Tigré, en quête de ces églises rupestres toujours enfouies dans la roche, témoignages des premiers temps de la chrétienté orientale et de la foi inébranlable des orthodoxes d’Ethiopie. Une foi à creuser les montagnes.■

Bernadette Gilbertas

 

 
 
 
 

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Trois exemples d’articles récemment parus dans la revue sont accessibles en cliquant sur les liens suivants :
Migration et ecclésiologie (Métropolite Stéphane de Tallinn)
« Mieux vaut se confier à un âne qu’à soi-même » De l’obéissance à la liberté (Les sœurs du monastère orthodoxe de Solan)

Repentir, ascèse et Eucharistie (Élie Korotkoff)

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ORTHODOXIE : Le regard d’un moine sur l’Occident chrétien

Ce volume rassemble les études de l’Archimandrite Placide Deseille publiées pour l’essentiel par son monastère sous forme de  forme de fascicules. 

placide_deseilleDe l’Orient à l’Occident. Orthodoxie et catholicisme,
du Père Placide Deseille,
Genève, Éditions des Syrtes, 2017, 352 p., 20 €

Ayant en 2016 fêté ses 90 ans, l’archimandrite Placide, décédé le 7 janvier 2018,  confie ici un peu comme le bilan de son itinéraire spirituel, qui fut bien rempli et tout sauf rectiligne. En effet, entrè très jeune à l’abbaye cistercienne de Bellefontaine, il fonda à 40 ans en Corrèze, à Aubazine exactement, un monastère catholique de rite byzantin. Une dizaine d’années plus tard, il franchit le pas et devint orthodoxe au cours d’un séjour au Mont Athos. Revenu en France, il fonda deux dépendances athonites (ou metochia) dans le sud du pays : l’un dans le Vercors pour des frères, là où il a vécu, l’autre dans le Gard, à Solan, pour des sœurs. Il a publié de nombreux ouvrages de spiritualité orientale et est devenu aujourd’hui une des grandes figures orthodoxes de notre pays.

L’entrée dans l’Église orthodoxe

Cet ouvrage à la langue élégante et à la présentation soignée commence par un chapitre autobiographique où il explique et justifie son cheminement, y compris son second baptême reçu en 1977 au monastère de Simonos Petra ; il l’explique ainsi : « Ce n’était pas ‘renier’ notre baptême catholique reçu au nom de la Trinité, mais confesser que tout ce qu’il signifiait s’accomplissait en plénitude pour notre entrée dans l’Église orthodoxe

Cette question de plénitude revient en effet souvent au fil des pages ; comme, pour lui, « l’Église orthodoxe est l’Église du Christ en sa plénitude », il peut alors affirmer : « Notre entrée dans l’Église orthodoxe signifiait un achèvement, l’entrée dans une plénitude ; elle apportait un complément nécessaire à tout ce que nous avions antérieurement reçu dans l’Église catholique », et : « Nous n’avons pas ‘changé d’Église’, nous n’avons fait que rentrer dans la plénitude de l’unique Église du Christ ». Comme l’Église catholique considère de son côté que c’est en son sein seulement, comme elle l’a dit clairement à Vatican II, que se trouve « la plénitude des moyens de salut », la question est posée de savoir comment pouvoir avancer vers l’unité.

On ne s’étonnera guère alors que Deseille, excellent connaisseur, et pour cause, de l’Église catholique, ne soit pas très optimiste et refuse en tout cas farouchement toutes les solutions de facilité qu’il suspecte dans le mouvement œcuménique actuel et qui lui semblent altérer la nature véritable de l’Église. Pour autant, il reste encore un peu d’espoir car, dit-il, « ces constatations ne doivent pas nous donner l’impression de nous trouver devant une impasse, ni nous porter au découragement. S’il faut renoncer au rêve d’un unionisme facile, si le moment et les circonstances de l’unité plénière demeurent le secret de la Providence et sont hors de nos prises, une vaste tâche nous reste à accomplir. »

La faute à saint Augustin ?

En fait, le Père Placide, comme il le ressasse constamment dans ce livre, fait remonter l’origine de tous les maux dont souffre l’Occident chrétien à…  Saint Augustin ! Que lui reproche-t-il donc ? Eh bien, sa conception de l’analogie, pleinement élaborée ensuite par la scolastique, mais déjà mise en œuvre par lui –  la première formulation théologique du Filioque – la dommageable dissociation entre spiritualité, théologie et éthique qui a finalement abouti autant au moralisme qui domine la vie du chrétien occidental que la perte par ce dernier de la perception de la divinisation de l’homme, centrale jusqu’à aujourd’hui en Orient.

Bref, alors qu’« il avait au plus haut point le sens et l’amour de l’unité de l’Eglise, le souci d’être fidèle à la tradition des saints Pères (…), pourtant, sur bien des points, Augustin a ouvert à la réflexion théologique des voies nouvelles, qui marqueront profondément l’histoire de l’Occident chrétien, et resteront totalement inassimilables pour les églises non-latines » et, quelques lignes plus bas, « dans une très large mesure, le catholicisme romain, le protestantisme et le jansénisme différeront de l’Orthodoxie en ce qu’ils sont des ‘augustinismes’ » ; sa conclusion est sans appel : « Les maux dont l’Occident a souffert et souffre encore aujourd’hui viennent dans une large mesure de ce qu’il a trop longtemps vécu de la seule tradition augustinienne, ou du moins l’a privilégiée. »

Le mystère de la Trinité sainte

En tout cas, pour notre auteur, sur la question de la doctrine du Filioque, « qui n’a jamais été reçue par l’ensemble de l’Église », aucun compromis théologique ne lui paraît possible : en effet, à ses yeux, « on ne peut plus parler ici de simple malentendu ou d’approches complémentaires du mystère trinitaire. Et l’on se saurait qualifier de ‘divergences périphériques’ ce qui touche à la structure intime du mystère de la Trinité sainte. » En plus de ce sujet de conflit irréductible, Deseille lance encore bien d’autres reproches à l’Église d’Occident ; entre autres, tout d’abord celui d’avoir exagérément grossi le rôle de l’évêque de Rome : initialement simple primus inter pares, il est peu à peu devenu un chef tout-puissant aux dépens de la légitime subsidiarité des Églises locales et patriarcales.

Ensuite, notre théologien, critique fortement ce que l’Église catholique appellera assez tard, notamment sous la plume de Newman, le ‘développement du dogme’ : alors que le but de l’orthodoxie est de simplement maintenir la doctrine des premiers conciles, l’Église d’Occident a accepté et même promu une légitime évolution dans les définitions de foi et, ce, jusqu’aux récents dogmes mariaux mais cela avait commencé déjà bien plus tôt, en particulier, avec la scolastique, que Deseille voue aux gémonies, en particulier parce qu’elle « élaborera une doctrine de la Trinité d’une remarquable technicité conceptuelle, qui ne fera que rendre le Filioque encore plus inassimilable à la pensée orthodoxe ». Même s’il le conteste avec vigueur, P. Deseille avait analysé avec finesse le statut théologique en Occident de ce progrès dogmatique : « Les changements apparaissent comme la condition d’une fidélité vivante à la Tradition et comme les phases d’un légitime et processus de croissance, dont l’homogénéité est garantie par l’autorité du pontife romain ».

L’Europe et la foi chrétienne

Sur d’autres thèmes, sans doute moins centraux, cet ouvrage foisonnant offre des perspectives intéressantes, souvent nouvelles pour un lecteur occidental ; nous en retenons trois ici.

La première concerne un rapprochement intéressant que notre auteur, expert en spiritualité depuis sa jeunesse monastique quand il lança la collection « Spiritualité orientale » à l’abbaye de Bellefontaine, fait entre les voies spirituelles orientales et occidentales, et, concernant ces dernières, il étudie en particulier l’École française et Pascal.

Deuxièmement, dans un essai prospectif politique qui peut nous sembler aujourd’hui à l’Ouest terriblement archaïque, il propose que le modèle de construction de l’Europe ne se base plus sur le système carolingien, morcelé et dissociant le spirituel du politique, mais sur l’antique Romania, « qui s’étendait des rives de l’Atlantique à l’Euphrate et aux bords du Nil », celle de l’époque entre le Constantin de 312 et les empires barbares, où il y avait à la fois unité de l’Empire et synergie harmonieuse entre l’Église et l’État. En même temps, sa perception d’un retour à la foi chrétienne en Europe apparaît mesurée : « Dans l’état actuel des choses, le christianisme ne peut plus être ‘religion d’État’ en Europe. Parler aujourd’hui de rechristianisation de l’Europe, c’est seulement envisager un renouveau de la foi et de la vie spirituelle, dans des communautés qui deviendraient rayonnantes et s’accroîtraient numériquement, agissant à la manière d’un ferment dans la société ambiante. On songe au rôle que l’Épitre à Diognète assignait aux chrétiens dans l’Empire païen, auquel il appartenait de donner une âme » !

Enfin, il est d’une sévérité extrême envers la Révolution française qui substitua « à l’ordre monarchique et chrétien une organisation nouvelle fondée sur l’humanisme rationaliste et antichrétien », et, de cela, l’Occident ne serait toujours pas sorti aujourd’hui, particulièrement notre pays : en effet, « il faut reconnaître qu’aujourd’hui, parmi les anciens pays chrétiens, la France est probablement le plus déchristianisé. Le ‘laïcisme à la française’ est en réalité un système profondément antidémocratique, qui soumet les congrégations religieuses et les cultes à des mesures d’exception, lesquelles révèlent l’idéologie antireligieuse qui reste sous-jacente aux institutions de la République », rien de moins !

Regard critique sur l’Occident

On le voit, ce livre pourra irriter car comportant un certain nombre d’affirmations, souvent abruptes, qui pourront paraître comme des erreurs grossières, voire des absurdités ou des provocations au lecteur occidental. Cela est en particulier vrai quand notre auteur semble se ‘lâcher’ dans une critique sans nuance de ce monde et de cette Église d’Occident où il a pourtant vécu plus d’un demi-siècle ; ainsi, par exemple : « Les hommes d’Occident restés chrétiens ont été amenés, d’une manière très variable selon les milieux, à perdre le sens du mystère de Dieu et de l’adoration, à réduire la vie religieuse à une éthique sociale, à relativiser les affirmations dogmatiques. »  Sur le plan de la forme, un grand nombre de répétitions, de reprises de textes anciens sans mise à jour gênent la lecture.

Ceci dit, il est très heureux que ce livre soit paru et il serait bon qu’il soit lu par de nombreux lecteurs catholiques  occidentaux, en particulier ceux qui peuvent être engagés dans des dialogues œcuméniques avec des orthodoxes : ils y verraient en effet ce qu’un orthodoxe peut écrire en toute liberté, à la fin d’une vie chrétienne bien remplie ; qui plus est, cet orthodoxe se révèle être à la fois un fin connaisseur (on sait pourquoi !) du catholicisme et, somme toute, un assez bon représentant de son Église, même si, nous le savons bien, tant d’autres, en Grèce, en Russie ou ailleurs encore, peuvent porter sur l’Occident et son Église un regard encore plus sévère, mais pas forcément en aussi bonne connaissance des choses.

David Roure

La Croix


 

Parution d’une étude sur l’orthodoxie en Allemagne

 

 

 

 

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Une étude, en langue allemande, sur l’orthodoxie en Allemagne (couverture ci-contre) vient d’être publiée.

Lien.


Recension: Georges Kordis, « L’icône comme communion »

 

Édition des Syrtes

L'icône comme communion : les idéaux et les principes de composition dans l'exécution d'une icône. L'auteur est spécialisé dans l'iconologie du monde orthodoxe. Il explique comment appréhender la composition des icônes à la lumière de leur fonction spirituelle.

 

 

 

 


Vient de paraître:

“Bartholomée, apôtre et visionnaire”

9782204114899

 

 

Depuis le 10 novembre 2016 en librairie: Bartholomée, apôtre et visionnaire, de John Chryssavgis, préface du pape François, traduit de l’anglais par Nicolas Kazarian, éditions du Cerf, 304 pages.

Présentation de l’éditeur: “Voici la biographie du chef spirituel de 300 millions de fidèles à travers le monde, du premier d’entre les primats orthodoxes, du guide historique des chrétiens d’Orient. Acteur majeur du dialogue entre les Églises, les religions et les civilisations, Bartholomée est aussi un pionnier du combat écologique. Pour autant, le 270e patriarche de Constantinople demeure avant tout le témoin vivant, humble et résolu de la jeunesse de l’Évangile et du dynamisme de la tradition.
Alors que ses vingt-cinq ans de pontificat viennent d’aboutir à la tenue du saint et grand concile de Crète, à la Pentecôte 2016, cet homme secret, à la forte influence internationale, n’aura cessé de bâtir des ponts entre des mondes étrangers ou hostiles. Ce livre déroule le fil de sa destinée, de sa vocation d’enfance à son ministère actuel, qui est de « présider dans la charité ».
Ce récit d’une vie est aussi bien une traversée du temps et une page d’histoire animée par l’exigence de la communion à l’heure de la globalisation. Une manière essentielle de découvrir ou redécouvrir ce que signifie « oecuménique » pour l’homme qui en porte le titre et en incarne l’urgence par son engagement au service de Dieu, de l’homme et du monde.”

 

Vient de paraître: “Bartholomée, apôtre et visionnaire”

 

 

 



Calendrier Orthodoxe illustré 2015

L’équipe de catéchètes de la Fraternité Orthodoxe en Europe Occidentale, vient d’éditer un « Calendrier orthodoxe illustré - 2015 » pour les enfants.
Ce petit calendrier illustré, qui se pose sur le bureau, accompagnera les enfants tout au long de l’année. Chaque mois, fêtes ou saints sont illustrés par des vignettes, un tropaire, un évangile ou une courte explication.

 Ce calendrier est vendu au prix public de 3 € (frais de port en sus).


Le livre « Un dimanche à l’église orthodoxe » et les trois livrets « Noël », « Pâques » et « Ascension – Pentecôte » peuvent également être commandés.


PierreSOLLOGOUB
Responsable des Publications

Commandes chez Olga Victoroff

9 allée d’Arques,

91390 Morsang-sur-Orge

ovicto@sfr.fr ;  

01 77 05 90 96

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Le Père André Borrély, Recteur, a réalisé un travail remarquable et abordable à tous qui se présente sous forme de petits livrets thématiques pour aider à comprendre et à approfondir l'orthodoxie.

Des transcriptions des nombreuses conférences données par P. Cyrille à la radio œcuménique de Marseille ont été effectuées et éditées sous forme de fascicules indépendants.

Nous mettons en ligne le texte écrit correspondant aux premières émissions de « Parcourons les Evangiles », du P. Daniel Bresson sur Dialogue.

Cette émission hebdomadaire est diffusée le lundi matin à 7h.45, elle est rediffusée le lundi à 18h.45 et le samedi matin à 8h.45 sur Radio Dialogue (Marseille et environs: 89.7, Aix-en-Provence et environs : 101.9)